I. L'observation qui a tout déclenché
Tout a commencé dans un couloir. Non pas dans une salle de cours, non pas lors d'un séminaire académique, mais dans l'espace informel d'un couloir de centre de formation. C'est là, entre deux cours, lors d'échanges spontanés et libres entre élèves inspecteurs en formation initiale, qu'une observation décisive s'est imposée.
Ces échanges informels, faits de débats passionnés, de questionnements mutuels, de confrontations d'idées et d'entraide spontanée, produisaient un apprentissage d'une profondeur et d'une qualité que les cours magistraux les mieux construits parvenaient rarement à égaler. Quelque chose se passait là que le cadre formel de la formation ne capturait pas. Une énergie collective, une stimulation intellectuelle, une motivation partagée qui transformaient les apprenants en acteurs pleinement engagés de leur propre développement professionnel.
De cette observation est né le concept de la Stivation, un néologisme original qui allait devenir le fondement d'une pensée pédagogique déployée sur quinze ans de terrain éducatif.
II. Définition du concept
Le terme Stivation est un néologisme construit par contraction des mots STImulation et motiVATION, auxquels s'ajoute la dimension de l'interACTION. Il désigne le processus par lequel des interactions informelles entre apprenants, se déroulant hors de tout cadre institutionnel formel, génèrent simultanément :
- Une déstabilisation cognitive productive : la confrontation d'idées différentes crée un déséquilibre intellectuel qui pousse l'apprenant à reconstruire ses représentations.
- Une dynamique collective d'apprentissage profond : le groupe apprend ensemble, chacun tirant l'autre vers le haut dans un mouvement auto-entretenu.
- Un engagement volontaire et intrinsèque : personne n'a prescrit ces échanges, personne ne les contrôle. Ils naissent spontanément de la liberté et du désir d'apprendre.
« S'inscrivant dans une logique constructiviste, sociale et interactionniste de l'apprentissage, la Stivation se particularise du fait de son caractère non formalisé et adidactique. »
MBM · Mémoire CAIEE, FASTEF/UCAD, 2010III. Pourquoi hors de la salle de formation ?
C'est la question centrale. Pourquoi ces échanges informels, que personne n'a planifiés, produisent-ils parfois plus d'effets que des heures de formation soigneusement organisées ?
La réponse tient en un mot : la liberté. En situation formelle de formation, l'apprenant est dans une posture de réception et d'évaluation. Il surveille ce qu'il dit, il craint de se tromper, il gère l'image qu'il renvoie à son formateur. Cette pression inhibe la prise de risque intellectuelle, freine la vraie question, étouffe le doute productif.
Hors de la salle, entre pairs, la parole se libère. On peut dire "je ne comprends pas", "je ne suis pas d'accord", "explique-moi encore". On peut tester une idée sans craindre la sanction. On peut se tromper, revenir en arrière, construire ensemble. C'est précisément dans cet espace de liberté que la Stivation opère.
Plus le cadre de formation est contraignant et évaluatif, plus il inhibe les échanges authentiques entre pairs. La Stivation prospère là où l'institution relâche sa prise : dans les couloirs, les pauses, les espaces de vie, les échanges après la séance. Ce n'est pas un dysfonctionnement du dispositif. C'est un phénomène à comprendre et à valoriser.
IV. Les fondements théoriques
La Stivation s'inscrit dans une filiation théorique riche, qu'elle dépasse et renouvelle. Trois grandes traditions intellectuelles en constituent les piliers.
4.1. Le socioconstructivisme de Vygotski
Lev Vygotski a montré que l'apprentissage est fondamentalement social : on apprend dans et par l'interaction avec autrui. Sa notion de Zone Proximale de Développement (ZPD) souligne qu'on progresse davantage en interaction avec quelqu'un de légèrement plus avancé qu'en travaillant seul. La Stivation opère précisément dans cet espace intermédiaire, mais dans un cadre totalement libéré de toute prescription institutionnelle.
4.2. Le conflit sociocognitif de Piaget et Doise
Les psychologues sociaux de l'École de Genève, continuateurs de Piaget comme Doise, Mugny et Perret-Clermont, ont montré qu'un enfant qui coordonne ses actions avec celles d'autrui enrichit ses opérations cognitives. La confrontation de points de vue différents crée un double déséquilibre inter et intrapersonnel qui force la reconstruction des représentations. La Stivation est précisément ce moment de double déséquilibre vécu librement, sans contrainte ni évaluation.
4.3. La théorie de la motivation intrinsèque (Deci et Ryan)
Edward Deci et Richard Ryan ont démontré que la motivation la plus puissante et la plus durable est celle qui naît de l'intérieur : la curiosité, le plaisir d'apprendre, le sentiment d'autonomie et de compétence. Or la Stivation est par définition intrinsèquement motivée : personne ne prescrit ces échanges, personne ne les évalue. C'est cette absence de contrainte externe qui libère une énergie intellectuelle d'une intensité rare.
V. Ce qui distingue la Stivation de l'apprentissage informel classique
L'apprentissage informel est un concept bien établi en sciences de l'éducation. Mais la Stivation s'en distingue sur plusieurs points essentiels.
- L'adidacticité : la Stivation se produit hors de toute situation didactique intentionnelle. Il n'y a pas d'enseignant, pas d'objectif pédagogique, pas de contrat didactique. L'apprentissage surgit de lui-même.
- La double dimension stimulation-motivation : les deux phénomènes se produisent simultanément et se nourrissent mutuellement, créant une dynamique auto-entretenue.
- Le contexte professionnel adulte : contrairement aux théories sur l'apprentissage de l'enfant, la Stivation concerne des adultes en formation professionnelle, ce qui lui confère une dimension identitaire et vocationnelle particulière.
- Le caractère prédicatif : la recherche originale a démontré que la Stivation prédit le développement des compétences professionnelles de base, ce qui en fait un indicateur précieux pour les formateurs.
VI. Applications pratiques : du concept au dispositif
La Stivation n'est pas qu'un concept théorique. Elle a été le moteur du développement du CREAQ (Cadre de Réflexion et d'Encadrement pour un Apprentissage de Qualité), un dispositif pédagogique concret déployé dans plusieurs districts éducatifs du Sénégal depuis 2015.
Si la Stivation survient naturellement dans les espaces libres, la question du formateur est de savoir comment créer des conditions favorables à son émergence sans la tuer par l'institutionnalisation. La réponse repose sur trois principes.
- 1Créer des espaces de liberté intentionnels : des moments sans objectif imposé, sans évaluation, où les apprenants peuvent échanger librement entre eux.
- 2Favoriser l'hétérogénéité des groupes : la diversité des profils, des expériences et des points de vue est le carburant du conflit sociocognitif qui alimente la Stivation.
- 3Observer sans intervenir : le rôle du formateur est de créer le contexte, pas de diriger l'interaction. Toute intervention excessive brise la dynamique de la Stivation.
La Stivation n'est pas un accident heureux. C'est un phénomène reproductible, observable et mesurable. Comprendre ses mécanismes permet à tout formateur, inspecteur ou responsable éducatif de transformer son environnement de travail en espace d'apprentissage permanent.
VII. Conclusion et perspectives
La Stivation est une invitation à reconsidérer nos représentations de la formation professionnelle. Elle nous dit que l'apprentissage le plus profond ne se commande pas. Il se construit, dans la liberté, dans l'interaction, dans le plaisir d'échanger avec des pairs qui partagent les mêmes réalités de terrain.
Pour les formateurs et les responsables de formation, ce concept ouvre des perspectives concrètes : au lieu d'investir uniquement dans des dispositifs formels coûteux, valoriser et systématiser les espaces informels d'échanges qui existent déjà dans chaque centre de formation, chaque école, chaque inspection.
Le Couloir du Savoir est né de cette conviction. Et si le prochain grand apprentissage commençait dans un couloir, près de vous, en ce moment même ?